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Le lent désamour pour la HVE

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À l’instar de l’agriculture biologique, la certification Haute valeur environnementale (HVE) est en difficulté. Pour la première fois depuis sa création en 2012, le nombre de fermes HVE devrait baisser en 2025, suivant une tendance probablement amorcée dès la fin 2024. Les raisons de ce désamour sont multiples. D'abord l’entrée en vigueur d’un nouveau référentiel (V4) plus contraignant, notamment sur les volets phytosanitaires et fertilisation ; certaines structures collectives ont ainsi été découragées par la charge administrative accrue. Mais c’est surtout l’absence de marché pour la HVE que regrettent les producteurs, sur toile de fond inflationniste. Sans compter quelques égarements en matière d’incitations publiques. Pour les professionnels, l'objectif de 50 000 exploitations certifiées HVE en 2030 ne sera pas atteint.

« Le gouvernement reste pleinement engagé dans l’atteinte de son objectif de 50 000 exploitations certifiées Haute valeur environnementale (HVE) d’ici 2030 », déclarait le ministère de l’Agriculture le 21 février, après sa victoire trois jours plus tôt au Conseil d’État sur la révision du référentiel HVE. Issu du Plan biodiversité de 2018, cet objectif avait déjà été réaffirmé dans la Stratégie nationale biodiversité à l’été 2023.

Pourtant, les professionnels ne partagent pas l’optimisme affiché de la Rue de Varenne. « L’objectif des 50 000 exploitations certifiées HVE en 2030 ne sera pas atteint », lâche Jean-Marie Fabre, président du syndicat des Vignerons indépendants, organisation historiquement motrice du développement de la HVE.

« Là où on était en croissance forte depuis dix ans, on est arrivés l’année dernière à une croissance très faible, voire quasi nulle, et on est sur un plateau aujourd’hui », poursuit-il.

Vers une baisse des certifiés en 2025

Au lancement du Plan biodiversité en juillet 2018, la France comptait 1015 exploitations certifiées HVE. S’en est suivi un développement presque exponentiel avec une croissance annuelle à deux chiffres, jusqu’en 2023. Cette année-là au 1er janvier, on recensait 36 225 exploitations certifiées HVE. Depuis, le compteur tourne au ralenti avec 39 772 exploitations certifiées au 1er juillet 2024.

« Il y a eu un frein net dans l’évolution de la HVE », reconnaît Laurent Brault, responsable de l’association nationale pour le développement de la HVE. « Ça veut dire qu’on a eu très peu de nouvelles exploitations certifiées. Depuis 2023, en gros, on est sur la poursuite du maintien du nombre de certifiés ».

Et ce coup de frein dans l’essor de la HVE pourrait vite se durcir. Car cette année, les derniers certifiés avant la réforme du référentiel – entrée en vigueur le 1er janvier 2023 – devront choisir s’ils arrêtent ou s’ils continuent la HVE. « En 2025, nous allons avoir les derniers renouvellements de certifications délivrées en 2022, et nous allons aussi avoir les premiers audits de suivi des nouveaux certifiés en 2024 », explique Vincent Couepel, président de l’organisme certificateur Certis. « On devrait y voir plus clair à partir de mars-avril ».

Lire aussi : HVE : l’échec de certaines incitations publiques

Traditionnellement, le ministère de l’Agriculture publie les chiffres clés de l’évolution de la HVE par semestre, plus ou moins tôt ou tard au printemps et à l’automne de chaque année. Le résultat ne fait guère de doute, selon les professionnels. Jean-Marie Fabre est « convaincu » que le nombre total de certifiés HVE va baisser. « Est-ce que ce sera une baisse de 30 ou 2 % ? Je pense qu’elle ne sera pas phénoménale, mais il y aura une baisse », assure-t-il.

Même pronostic chez Certis qui, assure Vincent Couepel, est partagé par l’ensemble des organismes certificateurs : « En tendance, on voit tous une baisse, même si on ne sait pas à quel niveau ». D’après lui, ce recul de la HVE aurait commencé dès 2024. « On pense qu’il y a déjà eu une baisse l’année dernière, sur le deuxième semestre », indique Vincent Couepel, par ailleurs président de l’association d’organismes certificateurs du secteur agroalimentaire (Cepral).

Premiers signes en 2024

Tous les organismes certificateurs (OC) interrogés pour cette enquête ont constaté des sorties de certification HVE en 2024. « Chez nous, à peu près 2 500 producteurs ont arrêté d’être certifiés en 2024 », indique le directeur d’Ocacia, Fabien Zedde. Un chiffre révélateur vu qu’Ocacia est le plus gros OC sur le marché de la HVE avec « 13 000 certifiés » (environ un tiers du total national). « Ce qu’on peut sentir à notre niveau, peut-être que ça pourrait se sentir à un niveau plus global », glisse-t-il.

Parmi ces 2 500 arrêts d’exploitations, « environ 70 % » proviennent de démarches collectives de certification, c’est-à-dire portées par des coopératives, chambres et associations professionnelles. Fait non négligeable, vu que les structures collectives ont été le « moteur » du développement de la HVE ces dernières années, rappelle Fabien Zedde. « À date, on a 12 structures collectives sur les 100 de notre portefeuille qui ont arrêté de proposer la certification collective HVE », précise-t-il.

Concurrent d’Ocacia, Bureau Veritas constate peu ou prou la même chose. À échelle nationale, l’OC compte « un peu plus de 6 000 exploitations certifiées HVE » dans son portefeuille, dont « 1 150 en individuel », indique le responsable des sujets HVE, Nicolas Bonhoure. « En 2024, on a eu à peu près 5 % d’arrêts en individuel. Ça fait une soixantaine de départs », précise Nicolas Bonhoure. Concernant les structures collectives, Bureau Veritas en compte « plus de 60 » dans son portefeuille. « Sur les six derniers mois, j’ai un arrêt de structure collective. Il s’agit d’une coopérative viticole qui représente à peu près 80 à 90 exploitations ».

De son côté, l’Afnor qui représente « 15 % des certifiés » a enregistré au total « 100 à 150 arrêts depuis mi-2024 », indique son responsable certification HVE, Stéphane Delhoume. Enfin Certis, qui représente « autour de 3 000 certifiés » estime avoir eu « 6 à 7 % d’arrêts en 2024, surtout en individuel », dit Vincent Couepel.

Malgré ces sorties de la HVE, les quatre OC interrogées assurent continuer à certifier de nouvelles exploitations, ce qui atténue voire « contrebalance » les arrêts, souligne Vincent Couepel. « Sur la certification HVE, notre marché est toujours en croissance », renchérit Nicolas Bonhoure. Tout en précisant que le panorama des chiffres peut être flouté par le transfert de dossier d’un OC à un autre.

Plus dur de gagner des points

L’une des raisons majeures de ce désamour pour la HVE est la mise à jour du référentiel HVE, avec une version 4 (V4) plus contraignante que la précédente (V3). « Le durcissement des exigences du référentiel fait que certaines filières, ou exploitations, ne sont plus en capacité d’obtenir les notes nécessaires à l’obtention de la certification, malgré la période de transition », résume Nicolas Bonhoure.

Le premier item du référentiel qui pose problème à certains exploitants est l’indicateur de fréquence de traitements phytosanitaires (IFT), dont l’échelle de notation a été revue à la baisse. « Il y a eu une mise à jour des IFT de référence qui, par endroits, ont considérablement baissé vu les pratiques en général plus vertueuses des agriculteurs. Du coup, certaines exploitations ne peuvent plus gagner de points sur ce sujet-là », indique Fabien Zedde.

Sans compter les mauvaises conditions climatiques qui obligent parfois les producteurs à traiter davantage pour sauver leur récolte. « Dans le Sud-Ouest, en 2023, on a eu tellement d’eau qu’on a perdu la moitié de la récolte à cause du mildiou », raconte Joël Boueilh, président des Vignerons Coopérateurs de France. « La pression était telle qu’il fallait traiter plus souvent. Ça a fait exploser les IFT ».

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De plus, concernant les phytos, la V4 interdit l’usage de produits CMR1 (cancérogène, mutagène et reprotoxique avérés ou supposés). « Dans les cas de figure où vous avez besoin de traiter avec des produits qui n’ont pas de substituts efficaces, vous devez parfois choisir entre perdre du rendement ou perdre la certification », pointe Nicolas Bonhoure.

Le deuxième item sur lequel certains producteurs ont du mal à gagner des points est le calcul du bilan azoté, via la méthode du bilan apparent (BA) ou de la balance globale azotée (BGA). Dans la V4, pour commencer à obtenir des points, il faut avoir un bilan azoté inférieur à 50 kg d’azote par ha, seuil en vigueur dans la réglementation sur les zones vulnérables aux nitrates dans l’eau. Auparavant, dans la V3, il fallait un bilan azoté inférieur 80 kg/ha pour le BA et 60 kg/ha pour la BGA.

Les difficultés liées à cet abaissement des seuils de fertilisation remontent en viticulture ; mais aussi en maraîchage, selon Ocacia, et pour les exploitations à dominante bovine, selon Bureau Veritas.

Charge administrative accrue

Toujours en lien avec la réforme du référentiel, un autre élément explique la décision de certaines structures collectives d’arrêter la certification collective : le contrôle interne, prévu dans le plan de contrôle.

La première version du plan de contrôle de la V4 obligeait les structures collectives à effectuer un contrôle annuel sur l’exploitation de chacun de leurs certifiés. « Des collectifs ont cru, ou dit, ne pas pouvoir assumer la charge du contrôle interne et sont donc sorties de la HVE », rapporte Fabien Zedde. C’est le cas, en creux, de la chambre d’agriculture du Loir-et-Cher qui a arrêté la certification collective début 2023 (voir encadré).

Depuis, cette contrainte de la visite annuelle a été « légèrement assouplie » dans le plan de contrôle mis à jour, explique Thomas Mineur, directeur de développement viticole pour les chambres d’agriculture du vignoble champenois et spécialiste de la HVE. Finalement, « sur l’une des deux années de suivi de certification, on peut se passer de faire la visite terrain ».

Malgré cela, la préparation en amont des audits reste « alourdie » par des mesures « qui n’apportent pas grand-chose et qui prennent du temps », estime-t-il. Par exemple, les structures collectives doivent désormais « s’assurer que tous les points sont bien audités de manière exhaustive », alors que ce n’était pas le cas avant.

Autant de temps passé qui a un coût. « On a calculé qu’une visite terrain prend en moyenne deux heures par exploitation. La complication administrative, ça prend entre une demi-heure et une heure par exploitation », indique Thomas Mineur.

Pas de retour sur investissement

Entre autres raisons du désamour pour la HVE figurent une certaine « cacophonie » sur le crédit d’impôt et des incitations publiques qui ne fonctionnent pas (voir par ailleurs dans ce dossier), sur fond de crise inflationniste.

Mais surtout, le principal facteur mis en avant par l’amont agricole est l’absence de marché. Dans le Loir-et-Cher, la chambre d’agriculture évoque des arrêts de certification notamment en grandes cultures, faute de valorisation. « Beaucoup d’agriculteurs m’ont dit que, par rapport à l’énergie ou au temps passé, ça n’a pas d’intérêt », relate la conseillère grandes cultures et HVE, Stéphanie Courtois.

Le constat est le même en viticulture, du moins pour les caves coopératives et les vignerons indépendants qui vendent en vrac, explique Jean-Marie Fabre. « Il faudrait qu’entre une viticulture conventionnelle et une viticulture certifiée HVE, il y ait un delta de prix d’au moins 8 ou 10 euros l’hectolitre, parce que c’est à peu près ce que ça coûte en plus à produire », assène-t-il.

Pour la plupart des filières, à moins d’avoir un débouché de niche, le marché reste à construire. « Il faut avoir la volonté de le construire », acquiesce Joël Boueilh. D’un côté, il se réjouit que sa coopérative viticole « a réussi, en 2024, à prendre des marchés en Europe du nord » alors que le label HVE est souvent perçu comme franco-français. De l’autre, il regrette de ne pouvoir valoriser le maïs de son exploitation certifiée HVE, en tant que tel, à son collecteur local.

Pour l’association pour le développement de la HVE, « le temps est venu » de faire plus de « pédagogie » auprès de l’aval, pour sécuriser les débouchés, développer de nouvelles filières, et s’emparer encore davantage des outils existants tels la loi Egalim qui inclut la certification HVE dans les produits dits "de qualité" dans les cantines. « On pousse le ministère à investir dans ces sujets-là », indique Laurent Brault.

« On voit tous une baisse »

« À peu près 2 500 producteurs ont arrêté »

« Durcissement des exigences du référentiel »

Le marché reste à construire

Un calcul de la fertilisation « perfectible » pour le maraîchage hors-sol

Fin novembre, un rapport d’expertise du Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (CTIFL) alertait sur la baisse « substantielle » d’exploitations légumières certifiées HVE, attendue pour début 2025, dû à des difficultés pour obtenir des points sur l’indicateur gestion de la fertilisation. Une difficulté constatée sur le terrain par l’organisme certificateur Ocacia, notamment pour les serres hors-sol. « Dans le cadre de la version 3 du référentiel HVE, on pouvait prendre en compte le recyclage de l’eau pour gagner des points, car la fertirrigation évite les déperditions d’azote dans la nature. Mais dans la réécriture du plan de contrôle de la nouvelle version (V4), il est clairement écrit que le recyclage de l’eau n’est pris en compte que pour les horticulteurs et pépiniéristes », explique son directeur Fabien Zedde. Il pointe une autre limite. « Dans le calcul du bilan azoté d’une serre de tomates, on ne prend pas en compte l’azote consommé par la masse végétale produite – les lianes – qui est pourtant très importante. Pour ce genre d’atelier, je pense que la méthode de calcul est perfectible, par un travail sur les valeurs d’exportations. »

La chambre du Loir-et-Cher arrête la certification collective

La chambre d’agriculture du Loir-et-Cher a cessé de proposer la certification collective à l’entrée en vigueur du nouveau référentiel HVE. « Nous avons fait les derniers accompagnements en décembre 2022, et notre certification a été close le 19 avril 2023 », indique la conseillère grandes cultures et HVE, Stéphanie Courtois. En creux, la charge du contrôle interne, augmentée dans la V4, explique en partie cette décision. « Il y a eu une combinaison de facteurs », détaille Stéphanie Courtois. « La première raison, c’est que la personne qui s’occupait de l’animation est partie. Ensuite, c’était énormément de temps à passer, donc pour une structure comme la nôtre, le rapport économique était compliqué ». Enfin, ajoute-t-elle, la certification collective « c’est tout de même très à risque ». « Nous, on avait une centaine de personnes dans le groupe. Si les agriculteurs qui en faisaient partie n’étaient pas suffisamment rigoureux, ils pouvaient mettre en défaut tous les autres ». La chambre a réorienté les agriculteurs qui souhaitaient continuer la HVE vers le réseau Cerfrance pour la certification collective, ou vers la certification individuelle, ajoute-t-elle.