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Enquête Viande : comment le Brésil prépare son retour en UE

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Privé depuis début septembre d’accès au marché européen pour certaines de ses exportations de viande, le Brésil s’est lancé dans la construction de deux filières sans antibiotiques. L’enjeu ? Prouver que les volailles et bovins exportés vers l’UE ont été élevés sans antimicrobiens utilisés comme facteurs de croissance. Un chantier presque abouti pour les volailles : après un audit favorable, la Commission « a confirmé son intention de proposer la réinscription du Brésil », a appris Agra Presse. Les États membres sont appelés à voter sur ce sujet les 16 et 17 novembre, ce qui pourrait signifier un retour rapide de la volaille brésilienne. Les bovins sans antibios, eux, devront probablement attendre au moins deux ans, freinés par de multiples obstacles : perte de compétitivité, alternatives plus compliquées à utiliser, établissement d’une traçabilité individuelle, etc. Le tout pour un marché européen mineur en volume, mais stratégique pour la réputation des exportations brésiliennes.

Bête noire des éleveurs européens, le Brésil a perdu le 3 septembre son accès au marché de l’UE pour les viandes bovine et de volaille. Aux yeux de la Commission, le pays ne peut pas prouver que ses éleveurs fournissant l’UE n’utilisent pas d’antibiotiques comme facteurs de croissance. Une pratique interdite sur le Vieux continent, mais aussi dans les produits importés, en vertu du règlement n°2023/905, qui a instauré cette première mesure miroir.

Face à cette exclusion, annoncée dès le mois d’avril, le Brésil prépare son retour en mettant sur pied deux filières sans antibiotiques (viande bovine et volailles). L’enjeu est de taille : l’accord commercial UE-Mercosur, en vigueur à titre provisoire depuis le 1er mai, élargit progressivement ces deux marchés en Europe. À terme, les quotas d’importations sans droit de douane atteindront 99 000 t pour la viande bovine et 180 000 t pour la volaille. Un gâteau à partager entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, aussi bien partenaires que concurrents.

Au mois de mai, le gouvernement brésilien a approuvé deux protocoles de certification (viande bovine et volailles), visant à garantir la non-utilisation d’antibiotiques comme facteurs de croissance dans certaines de ses exportations. En parallèle, les exportateurs locaux ont demandé au gouvernement d’aller plus loin dans les interdictions d’antibiotiques pour l’ensemble des éleveurs (1). Concernant leur filière sans antibiotiques, le bœuf et les volailles n’en sont pas au même stade. Les secondes sont déjà dans les starting-blocks : après un récent audit sur place, les autorités européennes ont rendu le 28 septembre un rapport favorable, ouvrant la voie à une réouverture du marché.

Retour rapide de la volaille brésilienne

Dernière étape à franchir pour la volaille brésilienne : un vote des experts des États membres en Scopaff (comité permanent). « La Commission européenne a confirmé son intention de proposer la réinscription du Brésil » pour la volaille et le miel, a indiqué un porte-parole de l'exécutif européen à Agra Presse le 4 novembre. Le sujet sera soumis au vote lors de la prochaine réunion des 16 et 17 novembre. Un feu vert signifierait un retour rapide, vu la brièveté des cycles de production avicole (une quarantaine de jours pour un poulet standard). Une réactivité qui s’explique notamment par l’organisation de la filière, selon Fernando Henrique Lopes Iglesias, du cabinet brésilien Safras & Mercado : « Le secteur de la volaille peut démontrer sa conformité plus rapidement » que le bœuf, car « sa chaîne de production est plus intégrée verticalement et moins fragmentée ». « Dans ce contexte, l’adaptation devrait être beaucoup plus rapide » et les exportations « pourraient reprendre d’ici quelques mois, ou au plus tard début 2027 », pronostique l’analyste.

Pour le bœuf, en revanche, « la Commission n’a actuellement pas l’intention de proposer la réinscription », a indiqué un porte-parole de Bruxelles le 4 novembre. Selon lui, « le Brésil n’est pas encore en capacité de certifier sa conformité de manière fiable sur toute la durée de vie » des animaux. « Le processus prendra plus de temps » que pour la volaille, estime Fernando Iglesias : « Il faudra peut-être au moins deux ans pour rassembler la documentation exigée par l’Europe. » Un pas de temps comparable à celui avancé par la Commission européenne : « Le cycle entre la naissance et l’abattage d’un bovin est d’environ deux ans. Vous pouvez donc en déduire que, dans le meilleur des cas, aucune reprise ne peut être envisagée avant ce délai », déclarait un représentant de la DG Santé le 28 septembre. Et d’ajouter : « Nous n’y procéderons que lorsqu’une perspective réelle de reprise des échanges existera. » Même si, de l’autre côté de l’Atlantique, « le gouvernement brésilien pousse l’idée de revenir sur la liste des pays autorisés à exporter avant d’avoir des animaux à mettre sur le marché », indique un expert local souhaitant rester anonyme.

Chez les bovins, surtout utilisés en engraissement

Au-delà de la longueur du cycle de production, l’organisation même de la filière bovine promet de rendre la mise en place du protocole d’exportation plus longue qu’en volailles. « Au Brésil, l’élevage des bovins est divisé en trois phases : naisseurs, post-sevreurs (broutards repoussés) et engraisseurs », détaille Baptiste Buczinski, agro-économiste à l’Institut français de l’élevage (Idele). « Les bovins peuvent passer par plusieurs fermes et propriétaires avant l’abattage », appuie Maria Eduarda Blaiklock, cofondatrice du cabinet de lobbying brésilien BEST Agri Trade. « Documenter l’historique de chaque animal et prouver l’efficacité des contrôles tout au long de leur vie est donc considérablement plus complexe dans la chaîne bovine. »

Souvent qualifiée d’atomisée, la filière bovine brésilienne regroupe des pratiques d’élevage très diverses. Le naissage est « majoritairement effectué sur des pâturages extensifs, souvent dégradés », lit-on dans un rapport de l’Idele de 2022. « Plus on se rapproche de l’abattage, plus les éleveurs se professionnalisent », résume Baptiste Buczinski, qui a participé à ce travail. À l’autre bout de la chaîne, on trouve les fameux « feedlots », ces parcs d’engraissement intensif qui peuvent regrouper des dizaines de milliers de têtes sur un seul site. Bien que devenus le symbole de l’élevage brésilien, ils restent minoritaires (moins d’un quart de la production). Leur développement est d’ailleurs relativement récent, en lien avec l’essor de l’export. « JBS, Minerva et Marfrig représentent à eux seuls presque les trois quarts des exportations bovines du Mercosur », note M. Buczinski. Ce sont ces trois géants de la viande qui « ont développé les feedlots en les intégrant partiellement au sein de leur activité ».

C’est à ce moment, lors de l’engraissement, que les antibiotiques sont majoritairement utilisés comme facteurs de croissance, « notamment en phase de finition, dans les trois ou quatre derniers mois », selon l’expert français. Intégrés en tant qu’additifs dans l’alimentation animale, ils modifient le fonctionnement du rumen et permettent aux animaux de valoriser des rations plus énergétiques sans désordre métabolique, avec d’importants gains de productivité à la clé. Précision utile : les protocoles d’export n’interdisent pas l’usage d’antibiotiques dans un but thérapeutique.

Pas assez pour effacer l’avantage compétitif

En toute logique, les éleveurs qui se passeront des antimicrobiens facteurs de croissance risquent de s’exposer à « des coûts additionnels », résume Fernando Iglesias. Le média spécialisé DBO fait état de pertes de productivité entre 8 % (sous-espèce Bos taurus) et 16 % (zébus) en cas de retrait de la monensine sodique, la substance la plus utilisée. De son côté, Maria Eduarda Blaiklock relativise : « Il est trop tôt pour mesures les effets de cette transition », estime-t-elle, notamment car « les résultats peuvent varier selon les espèces, les systèmes de production et les entreprises ».

Quoi qu’il en soit, le seul arrêt des antibiotiques est loin d’être suffisant pour effacer l’avantage compétitif des éleveurs brésiliens : selon un rapport annuel de l’Idele, leurs coûts de production sont environ inférieurs de moitié à ceux de leurs concurrents européens. Le géant sud-américain gagne sur presque tous les tableaux : matériel, bâtiments, frais vétérinaires, alimentation, main-d’œuvre… et surtout coût des animaux maigres. « L’engraissement précoce est devenu l’un des principaux piliers de la production brésilienne », souligne Fernando Iglesias. L’expert ne montre aucune inquiétude : « Le Brésil s’est progressivement adapté aux exigences et aux normes internationales, et cette fois-ci ne fera pas exception. »

D’autant que des alternatives existent pour « remplacer » les antibiotiques. De nombreuses substances ont été testées, voire sont déjà utilisées : extraits végétaux (huiles essentielles, tanins), levures, pré et probiotiques, propolis, enzymes, etc. Avec parfois des résultats concluants. Par exemple, une méta-analyse de 2024 a recensé un « effet positif sur le GMQ » (gain moyen quotidien) de taurillons supplémentés à la propolis – voire un « meilleur indice de consommation » en phase d’engraissement en augmentant les doses. « Le secteur recherche actuellement des solutions pratiques, bien que les performances de chaque produit doivent être évaluées de manière indépendante dans leurs conditions d’usage », résume Maria Blaiklock. Un effort de recherche s’avère donc nécessaire, notamment pour remédier à des manques de références techniques ou à des difficultés de standardisation (dosage, formulation).

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Des alternatives déjà prêtes

« Certaines alternatives peuvent donner des résultats comparables sur certains indicateurs de performance spécifiques, confirme l’experte brésilienne. Mais aucun produit ne peut remplacer à lui seul toutes les utilisations des antimicrobiens dans tous les élevages. » Plus globalement, selon elle, « la transition implique la nutrition, la santé animale, la prévention des maladies, la gestion et un suivi minutieux des résultats ». Bref, de quoi complexifier largement la gestion des élevages, là où les antibiotiques constituent un outil unique, efficace et maîtrisé.

Après avoir élevé des animaux sans utiliser d’antimicrobiens facteurs de croissance, encore faudra-t-il le prouver. « Si nous voulons vendre, nous devons être capables de trier, de certifier et de prouver », résume Pedro de Camargo Neto, éleveur, ancien représentant professionnel et ex-fonctionnaire au ministère de l’Agriculture (Mapa), sur son site internet. C’est tout l’objet des protocoles validés par le Mapa.

Pour le bœuf, il suppose une petite révolution pour les éleveurs qui s’y engageraient : l’établissement d’une traçabilité individuelle, aujourd’hui non obligatoire au Brésil. Le principal système de traçabilité individuelle, baptisé Sisbov, concerne les bêtes destinées à l’export, notamment vers l’Europe. Dans ce cadre, plus d’un millier d’élevages sont habilités à exporter vers l’UE ; un nombre voué à « se contracter » par concentration avec l’arrêt des antibiotiques, selon une source locale anonyme.

Traçabilité individuelle

Le système Sisbov ne prévoit un suivi des animaux que jusqu’à 90 jours avant l’abattage, faisant l’impasse sur le début de la vie. Le protocole sans antibiotiques, lui, doit aller plus loin : outre le suivi sanitaire et alimentaire, il prévoit de remonter jusqu’à la naissance des bovins. Ces contrôles seront réalisés par des certificateurs privés, eux-mêmes habilités par leur fédération (Abcar), sous le contrôle du ministère. Un suivi synonyme de coûts supplémentaires, mais aussi de difficultés pratiques, dans des fermes de naissage ultra-extensives où les animaux sont fréquemment laissés en liberté.

Qui plus est, alors que les élevages bovins peuvent parfois être liés à la déforestation, « une frange de la filière bovine n’a pas intérêt à une traçabilité individuelle dès la naissance », témoigne notre source anonyme. Quoi qu’il en soit, les éleveurs se lançant dans le « sans antibiotiques » n’auront finalement que quelques années d’avance sur l’ensemble de la filière, car le Brésil prévoit de démarrer un programme d’identification individuelle obligatoire en 2032.

Perte de productivité, coûts supplémentaires et contraintes accrues : pour monter des filières sans antibiotiques, le plus dur sera donc de « convaincre les éleveurs » de s’y engager, résume cet observateur. Sachant que le marché européen reste un débouché mineur, en volume, pour le premier exportateur mondial. En 2025, l’UE a représenté 5,1 % des exportations brésiliennes de viande bovine (5,9 % en valeur). Premier marché : la Chine, qui absorbe seule la moitié des volumes. Avec la hausse de ses droits de douane depuis début 2026, l’empire du Milieu tente de freiner les flux d’importation. L’heure n’est toutefois pas à la panique chez les exportateurs brésiliens. En manque de viande, les États-Unis ont ouvert d’importants quotas d’importation exceptionnels. Et, au Brésil, la filière bovine se situe actuellement dans un cycle baissier.

« Une question d’honneur »

Urgence ou pas, « l’Union européenne constitue un marché stratégique pour le Brésil », martèle l’Abiec, qui regroupe les exportateurs de viande bovine. Et ce « notamment en raison de la forte valeur ajoutée et du profil spécifique des morceaux commercialisés », selon un communiqué. Vu l’attachement culturel des Brésiliens à la viande, « ils vont vouloir revenir sur le marché européen, c’est presque une question d’honneur », analyse notre source anonyme.

« L’Union européenne est notre plus ancien marché parmi les grands acheteurs et reste l’un des plus difficiles », souligne Pedro de Camargo Neto. À tel point que « ce marché n’a jamais été véritablement ouvert », ironise-t-il. Au-delà du seul débouché européen, de nombreux pays importateurs de viande surveillent le dossier et guettent la réaction de l’UE. Avec ses filières sans antibiotiques, le Brésil joue finalement une part de sa crédibilité en tant qu’exportateur.

YG

 


Une confiance déjà entamée par de nombreuses affaires

Pour pouvoir de nouveau exporter des bovins vers l’UE, les autorités brésiliennes devront gagner la confiance de leurs homologues européennes. Un crédit entamé par des précédents fracassants ces dernières années. Le dernier en date, révélé en février : la détection d’hormones de croissance (œstradiol 17β) dans 5 000 kg de viande bovine brésilienne expédiée aux Pays-Bas. Concernant les antibiotiques, le protocole d’exportation vers l’UE interdit bien leur usage comme facteur de croissance, mais pas l'utilisation dans un but thérapeutique. Et des fraudes restent possibles : « Si ces traitements sont donnés suffisamment tôt avant l’abattage, les traces dans la viande sont nulles », affirme Baptiste Buczinski, de l’Institut de l’élevage français (Idele). Selon lui, « l’accès aux antibiotiques n’est pas vraiment réglementé au Brésil. En particulier, ils peuvent être achetés sans ordonnance. » Une pratique démontrée par des représentants d’éleveurs irlandais, qui ont pu en acheter sans difficultés en octobre 2025. Face à ce risque, le protocole d’export ne prévoit presque aucune sanction pour les éventuels fraudeurs : dans le pire des cas, ceux-ci peuvent être exclus de la démarche durant trois ans.