Prairies permanentes : l’alternative biogaz
Il n’y a pas que les vaches ou les moutons qui savent brouter – les méthaniseurs aussi. En Dordogne, en Haute-Vienne ou dans les Vosges, des éleveurs de bovins viande maintiennent leurs surfaces de prairies permanentes grâce à des unités de biogaz intégrant environ 30 % d’herbe. Face à un atelier d’élevage bovin qui peine à être rentable, et des surfaces de pâturage qui se libèrent par décapitalisation, le biogaz ouvre une piste de diversification et de consolidation aux éleveurs des zones intermédiaires. Grâce à une réglementation très souple vis-à-vis des prairies permanentes, le phénomène – très marginal aujourd’hui – pourrait s’étendre à mesure que l’élevage recule de certaines régions et que le réseau de gaz s’installe dans les coins les plus isolés. Un développement potentiellement accéléré par les récentes avancées du biogaz liquéfié. L’enjeu est important pour la bio, qui pourrait ainsi préserver son approvisionnement en azote organique.
« Comment on fait pour garder des prairies sans herbivores ? » C’est la question que Marc Fesneau pose publiquement depuis plusieurs semaines, pour justifier l’assouplissement des règles de retournement des prairies permanentes, récemment accordé par Bruxelles. Le ministre de l’Agriculture aurait-il oublié que l’herbe est méthanogène ? Il ne serait pas le seul. Cette propriété est méconnue jusqu’au plus haut niveau des organisations agricoles.
En 2020, FranceAgriMer avait apparemment oublié son existence. Dans son premier observatoire national des ressources mobilisées par la filière biogaz, paru en 2020, pas une mention de l’herbe, ou des prairies. Un oubli qui devrait être réparé dans une version actualisée de cette étude nationale, à paraître prochainement, apprend-on auprès de l’établissement public.
Certes, l’herbe ne pèse pas lourd dans la filière biogaz : environ 1 % des volumes envoyés dans les méthaniseurs, selon les deux seuls inventaires régionaux connus (Bretagne en 2020, Auvergne-Rhône-Alpes en 2021). Mais l’oubli n’est pas anodin, car la méthanisation des prairies s’inscrit en creux d’un phénomène agricole massif en France, et qui pourrait s’accentuer : la décapitalisation du cheptel bovin, déjà en cours depuis huit ans.
Entre l’élevage bovin et la friche, la méthanisation de l’herbe pourrait offrir une alternative à de nombreuses régions intermédiaires (hors parcelles en pentes ou exiguës), en proie à la déprise. « Dans les zones de déprise, la méthanisation va être un moyen, pour certaines fermes, de compenser la décapitalisation », prédit même Jérémie Priarollo, responsable Ingénierie méthanisation au cabinet de conseil Solagro. Elle peut intéresser les décideurs publics qui cherchent à préserver les aménités des prairies (ex. paysages et espaces ouverts pour le tourisme).
Trois « méthaniseurs d’herbe » que nous avons interrogés en font la preuve, et ils sont loin d’être les seuls : « Dans mon secteur, beaucoup d’agriculteurs ont le même schéma, avec à peu près 30 % d’herbe », observe Marie-Laure Atzemis, éleveuse de bovins viande et méthaniseuse, à une quinzaine de kilomètres de Limoges. Les premiers projets assis sur l’herbe seraient nés dans les Vosges, et se seraient disséminés dans toutes les zones d’élevage extensif.
Ces trois éleveurs de zones intermédiaires ont un point commun : non pas l’appât du gain des revenus que génère la méthanisation, mais plutôt les difficultés à faire tourner leur élevage bovin viande, qu’ils ont, soit arrêté, soit diminué, soit stabilisé. C’est ce qui, chez eux, a ouvert la voie au biogaz.
Pour Jules Charmoy, installé à l’ouest de Périgueux, le point de départ a été, comme beaucoup d’éleveurs-méthaniseurs, le passage en zone vulnérable Nitrates en 2012, assorti de plusieurs nouvelles obligations (couvertures des sols et des stocks d’effluents), qui l’ont poussé à penser au biogaz. Mais « le déclic a aussi été de constater que l’on ne pouvait pas augmenter le troupeau, ce n’était pas rentable économiquement », retrace-t-il. « Et puis la viande n’est plus dans l’air du temps. »
Autour de Jules Charmoy, en Dordogne, le reflux de l’élevage se ressent déjà concrètement, avec « une déprise colossale » et des prairies qui restent « parce qu’il y a interdiction de les retourner » : « Nous avons aussi des voisins éleveurs, d’anciens moutonniers qui nous laissent leurs prairies et gardent les DPB, rapporte-t-il. Certains se concentrent sur un atelier, d’autres sont allés travailler ailleurs. »
« En élevage, c’est compliqué de trouver l’équilibre économique », abonde Marie-Laure Atzemis, qui a réduit le troupeau pour valoriser l’excédent d’herbe en biogaz : « On nous explique qu’il faut manger moins de viande, la consommation baisse et continuera de baisser. Et on ne nous motive pas à continuer, de toute façon. » Chez elle, l’idée du biogaz s’est intégrée à une refonte générale de son système d’exploitation, axée vers l’autonomie et la simplification du travail.
Dans les Vosges, ce sont des départs à la retraite qui ont poussé trois fermes de la vallée de la Meuse à valoriser leurs prairies inondables en méthanisation. « Sur ma ferme, ce sont mes parents qui sont partis à la retraite, ils s’occupaient de l’élevage, retrace Silvère Adam. Si j’avais voulu les remplacer, il m’aurait fallu quatre salariés. Il est plus simple de trouver de la main-d’œuvre pour la méthanisation que l’élevage. »
Silvère Adam a donc démonté son bâtiment destiné à engraisser 500 bêtes. Ses associés ont en revanche gardé leurs élevages laitiers, dont ils ont même augmenté le cheptel. Sur les 500 hectares d’herbe présents sur les trois fermes, 200 sont désormais consacrés à la méthanisation.
Malgré ses 4 à 5 tonnes de matière sèche par hectare – alors qu’on peut en espérer le double en maïs –, l’herbe se prête économiquement à la méthanisation, à condition de rester dans un pilotage extensif. « La conduite de prairies, notamment permanentes, induit peu de charges, souligne Jérémie Priarollo, chez Solagro. Donc, quand on raisonne marge, les prairies ont toute leur place dans les méthaniseurs. »
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Seule charge de culture : la récolte. Généralement, pas d’intrant commercial. Sur des prairies valorisées en méthanisation, « le seul engrais vient des digestats, rappelle l’ingénieur. Elles fonctionnent en cycle fermé, grâce à un taux moyen de 20 % de légumineuses qui fixe de l’azote – et peuvent même parfois produire des excédents pour les cultures de vente. » Chez Silvère Adam comme chez Marie-Laure Atzemis, le digestat a remplacé l’apport annuel d’engrais minéral.
Le biogaz à l’herbe s’accorde bien avec d’autres réorientations de l’exploitation de l’éleveuse, comme la fin du pâturage à l’année, qui a permis de dégager des excédents d’herbe. Chez Marie-Laure Atzemis, ce sont les premières coupes, qui sont ensilées et envoyées dans le méthaniseur – des coupes qui « font plutôt de la mauvaise viande », estime-t-elle. À l’inverse, Jules Charmoy valorise « beaucoup de fauches tardives en prairies humides », ce qui produit une herbe « de mauvaise qualité pour les bêtes », mais « un nid à bactéries intéressant pour la méthanisation ».
Pour Jérémie Priarollo, l’herbe est également moins risquée que le maïs d’un point de vue météorologique : « Il y a davantage de droit à l’erreur ». « Au moins, en herbe, on est certain d’avoir au moins une bonne coupe si on s’y prend tôt », confirme Silvère Adam. « L’herbe est moins méthanogène qu’un maïs par exemple, mais stabilise la ration, et c’est gratuit », abonde Marie-Laure.
Dans les trois exploitations vosgiennes, « la priorité reste à l’élevage », assure Sylvère Adam : « Si la première coupe est précoce, elle va à l’élevage, sinon elle part en méthanisation. La méthanisation est la constante d’ajustement. La plateforme est déjà restée sèche trois fois depuis le démarrage, parce que nous avons eu des déboires sur des cultures dédiées, comme le maïs. »
Pour l’instant, l’usage de l’herbe en biogaz bénéficie d’un cadre souple. Le plafond de 15 % imposé aux cultures alimentaires ne concerne que les prairies temporaires : pas de limite pour les prairies permanentes. D’un point de vue technique, une unité pourrait gérer 100 % d’herbe « si elle était bien broyée », mais ce ne serait pas rentable, explique Jérémie Priarollo. Selon les éleveurs et techniciens interrogés, on atteint un optimum technico-économique autour de 25 à 40 %, « à analyser au cas par cas ».
Une autre des limites de l’herbe reste sa rentabilité, nuance Jules Charmoy : « On s’en sort avec les droits à paiement de base. Mais en termes de revenu, disons que c’est bien parce que l’élevage bovin est très nul que l’on réussit à faire mieux. » Pour améliorer cette rentabilité, Jules Charmoy a fait appel à un cabinet indépendant pour évaluer la faisabilité d’une rémunération par des crédits carbone. Il a également sollicité la Rue de Varenne pour la création d’une aide dédiée – pour rappel, il existe déjà, depuis quelques années, une certification Bas carbone pour la conversion de surfaces agricoles en forêt.
« Bien qu’on manque d’études sur le sujet, étaye Sylvain Pellerin, chercheur à l’Inrae, spécialiste du stockage de carbone dans les sols, on peut faire l’hypothèse qu’une prairie alimentant un méthaniseur a un bilan gaz à effet de serre plus favorable qu’une prairie pâturée, puisque le méthane produit est capté et valorisé sous forme d’énergie renouvelable dans le cas de la méthanisation, alors qu’il est émis dans l’atmosphère dans le cas du pâturage. »
Dans un communiqué de presse du 11 mars, l’entreprise Sublime Énergie annonce avoir levé 11,5 M€ auprès du fonds « Révolution environnementale et solidaire » piloté par le Crédit Mutuel Impact et les Mines Paris-PSL. Créée en 2019, Sublime Énergie souhaite proposer aux fermes françaises et européennes une technologie de liquéfaction du biogaz issu des méthaniseurs, développée par le Centre d’efficacité énergétique des systèmes (CES) des Mines de Paris. « En permettant la mise en place de tournées locales de collecte de biogaz auprès d’exploitations agricoles trop petites ou trop éloignées, [la technologie] offre la possibilité de mutualiser les coûts d’épuration, rendant ainsi rentables ces unités », souligne l’entreprise. En 2025, l’entreprise financera tout d’abord l’installation d’un démonstrateur au sein d’une exploitation agricole de Plélo (Côtes-d’Armor), capable de produire notamment 180 t de carburant bas carbone. La mise en service du premier projet commercial, qui réunira une dizaine de méthaniseurs autour de cette innovation, est quant à elle prévue pour 2026. À terme, ce nouveau marché permettrait de produire près de 26 TWh de biométhane, et de capturer « plusieurs millions de tonnes de CO2 par an en France ».
Chez Solagro, on identifie deux raisons au retard de l’herbe dans la filière biogaz. D’abord à cause d’un frein technique immuable : les régions de pâturage – en particulier celles où l’on retrouve caprins et ovins – ont, par définition, moins accès que les zones de plaine aux terres arables, et donc aux Cive (cultures intermédiaires à vocation énergétique). Or dans un contexte de plafonnement des cultures alimentaires (maïs ou prairies temporaires), les Cive permettent de compenser la cyclicité des apports de fumier, explique-t-on chez Solagro. L’autre raison de ce retard est géographique : le réseau de gaz est bien développé à proximité des villes, qui sont elles-mêmes souvent situées en zone de plaine, éloignées, donc, des régions d’élevage extensif. Il est plus difficile de lancer une unité de biogaz en rase campagne. Cela reste vrai même avec les récents efforts de soutien public au raccordement, qui a porté les projets dits d’injection – et même si le développement d’un réseau de collecte de gaz liquéfié pourrait accélérer le maillage.
Dans un article paru en 2021 dans Nature Food, des chercheurs de l’Inrae estimaient que le monde pourra difficilement aller au-delà de 60 % de surfaces bio, avec le cahier des charges actuel, en raison des besoins en azote des cultures. Toutefois, « dans cette simulation, les transferts d’azote des prairies vers les champs sont le seul fait des animaux, via les épandages d’effluents, explique l’un des auteurs, Sylvain Pellerin. Le scénario d’une substitution par la méthanisation n’est pas étudié. Elle pourrait très bien assurer ce rôle, puisque les prairies fixent l’azote de l’air grâce aux légumineuses et que la méthanisation conserve cet azote dans les digestats – c’est une partie du carbone qui est perdu dans le méthane. » Des tensions existent d’ores et déjà dans la filière bio, qui attirent ces agriculteurs vers le biogaz : « On a une sur-représentation des bio dans la méthanisation, constate Jérémie Priarollo, chez Solagro. Comme ils ont accès à une source d’azote et de destruction d’adventices, c’est un levier intéressant. » Ces tensions ont déjà conduit à assouplir certaines règles, comme la taille des entreprises pouvant approvisionner une unité où s’approvisionne un agriculteur bio.
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