Balance commerciale : anatomie d’une chute
Positif depuis 1978, le solde commercial agroalimentaire français s’approche dangereusement du zéro, sous lequel il pourrait tomber dès cette année. C’est le résultat d’une longue érosion : entre 2015 et 2024, ce solde a chuté de 5,6 Md€, soit l’équivalent de 2 % des débouchés de la filière alimentaire française. Ce creusement tient en partie à des chocs exogènes : le Brexit pour les poissons, les cours du cacao et du café, ou encore l’appétit des Français pour les fruits exotiques ont creusé lourdement la balance. Mais des problèmes plus anciens de compétitivité sont aussi à l’œuvre, en volaille, en fruits et en légumes essentiellement. En outre, les filières françaises sont mal positionnées sur deux marchés stratégiques : la banane et la volaille, devenus respectivement fruit et viande les plus consommés par les Français en 2024.
En 2019, Agra Presse titrait sur le solde commercial agroalimentaire de la France, devenu, après une longue érosion, négatif avec l’Union européenne. Six ans plus tard, c’est la balance des échanges agroalimentaires avec l’ensemble du monde qui s’approche de zéro, ont averti les chambres d’agriculture à la rentrée. Elles craignent qu’elle ne devienne négative à court terme, ce qui serait une première depuis 1978. En effet, sur les huit premiers mois de l’année, la balance a passé quatre mois en négatif. Outre la conjoncture dégradée, notamment en céréales, c’est le résultat d’une longue érosion.
Sur la période 2015-2024, le solde agroalimentaire de la France a subi une chute de 5,6 Md€. Remettons d’abord ces milliards à leur échelle. Les exportations agroalimentaires françaises pèsent elles-mêmes 80 Md€ en 2024, la consommation à domicile des Français 180 Md€ d’après l’Insee, et la consommation hors domicile 123 Md€, selon le cabinet Gira. Lorsque l’on parle d’un recul de 5,6 milliards, c’est donc d’une variation équivalente à environ 2 % des débouchés alimentaires français, qu’il est question, sur dix ans.
Rappelons aussi qu’un solde commercial agroalimentaire en baisse ne signifie pas que l’agriculture française régresse, du moins en termes absolus. Les volumes produits par la Ferme France sont relativement stables depuis dix ans, quoiqu’en très légère baisse, selon une récente compilation de l’Insee. Il en est de même pour l’industrie agroalimentaire. En face, l’évolution du marché alimentaire français en volume n’est pas connue ; elle a progressé en valeur, d’après les chiffres de la FCD (distributeurs).
Sur cette même période, les exportations ont progressé de 21 Md€. En somme, les filières françaises ont gagné beaucoup de marchés à l’export – même si elles stagnent depuis 2022 –, mais elles en perdent trop, ou n’en créent pas assez, auprès des consommateurs français. Pour les industriels de l’Ania (agroalimentaire), il faut y voir le symptôme de la perte de la compétitivité française.
Le ministère de l’Économie est sensiblement du même avis. Selon les calculs économiques du Trésor, parus en 2019, la perte de parts de marché français pour la période 2000-2015 (3,9 %) s’expliquait à 85 % par le manque de compétitivité. Bercy évoquait plusieurs facteurs : coût du travail, réglementation portant sur l’environnement, moindre concentration des exploitations agricoles, faible niveau d’investissement, haut niveau de la fiscalité.
Sur la période 2015-2024, leur constat serait probablement plus contrasté. En passant en revue les chiffres des Douanes fournis par Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inrae, on réalise que la faute en revient souvent à un manque de compétitivité des filières françaises. Mais pas toujours. Elle tient parfois aux comportements alimentaires des Français ou à des chocs exogènes. Analyse.
Deux grands secteurs incarnent très bien le diagnostic de manque de compétitivité : la viande de volaille et les fruits et légumes. En volaille, le solde commercial a baissé de 1,28 Md€ entre 2015 et 2024. Le problème est bien connu : la consommation progresse – la volaille est devenue en 2024 la viande la plus consommée des Français –, mais la Ferme France n’en profite que trop partiellement.
Cela est dû à un positionnement historique des industriels français vers la GMS et l’export (disparu dans les années 2010), délaissant la restauration hors domicile (RHD) qui nécessite davantage de découpe et donc de main-d’œuvre, plus chère en France qu’ailleurs. Ces derniers mois, la filière pointe également la difficulté à installer de nouveaux poulaillers en France. En volaille, la faute en revient donc en grande partie au manque de compétitivité de la filière – d’ailleurs, la dégradation du solde commercial s’est d’abord faite avec la Pologne (-610 M€).
La filière appelle de longue date à une « reconquête ». Des investissements, notamment du néerlandais Plukon qui a racheté Duc en 2016, ont amélioré la situation, mais le chemin sera long. En 2024, la consommation totale de viande de poulet a augmenté plus vite que les importations. Cela faisait des années que cela n’était pas arrivé, permettant de faire repasser le ratio importations/consommation sous la barre symbolique des 50 %.
Avec 2,3 Md€ de baisse depuis 2015, le solde des fruits et légumes affiche le pire résultat sectoriel. Les pouvoirs publics ne s’y sont pas trompés, qui lui ont dédié un plan Souveraineté en 2022. Plusieurs filières ont notoirement des problèmes de compétitivité : la pomme française (-123 M€), dont les vergers reculent sur vingt ans, est concurrencée par l’origine polonaise ; le kiwi aussi (-145 M€) voit son verger se réduire, concurrencé par la Nouvelle-Zélande. La tomate (-174 M€) est un cas à part, plombée par les importations marocaines (-566 M€), alors qu’elle se redresse vis-à-vis de l’Europe (+ 391 M€), y compris de l’Espagne (+ 58 M€).
De tous les fruits, la palme du creusement du déficit revient de loin à la banane (-380 M€ entre 2015 et 2024). Bon marché, en vogue : la banane a beaucoup de traits communs avec la volaille. Elle est aussi devenue le fruit le plus consommé des Français en 2024. Mais, pire qu’en volaille, la production française recule. Elle est passée de 250 000 tonnes à 185 000 tonnes entre 2015 et 2024. Les bananeraies ont beaucoup souffert de l’ouragan Maria de 2017 (qui suivait Matthew en 2016) et de la cercosporiose noire. La banane antillaise souffre aussi d’une très faible présence en bio, qui a connu une forte croissance, profitant exclusivement aux importations.
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Les mauvais résultats des fruits et légumes viennent aussi des comportements alimentaires. Soulignons par exemple que le principal poste de baisse est la catégorie Autres noix/fruits tropicaux (-400 M€), qui inclut la mangue ou la noix de cajou, peu cultivées en France.
D’autres chocs sont purement exogènes. C’est le cas du cacao et du café, qui se cachent derrière au moins un milliard d’euros de dégradation du solde français entre 2015 et 2024. Les cours mondiaux du cacao ont doublé depuis dix ans, en raison de problèmes climatiques et sanitaires – ils avaient même triplé en fin d’année dernière avant de retomber. Dans une moindre mesure, il en est de même avec le café et le thé.
Si bien que le solde de la catégorie café, thé, cacao s’est effondré de 897 M€, en grande partie avec l’Afrique, premier continent producteur de cacao. C’est aussi avec ce prisme qu’il faut lire la dégradation du solde des confiseries de 904 M€, qui inclut de nombreux produits à base de chocolat.
Au rang des chocs exogènes, il faudra ajouter le Brexit. Le solde agroalimentaire du poisson s’est dégradé de 1,1 Md€ entre 2015 et 2024, dont 700 M€ avec le Royaume-Uni. Pour rappel, le Brexit a privé d’accès les pêcheurs français à une vaste zone de pêche britannique.
Quid de l’avenir ? La démographie pourrait être un facteur clé. Selon l’Ined, la population française devrait continuer de croître quelques années grâce à l’immigration, mais seulement jusqu’en 2040. Ensuite elle refluera, poussant les filières françaises à exporter davantage. La démographie des pays voisins, nos principaux concurrents, sera également déterminante.
Le marché mondial attise aussi les inquiétudes avec l’essor des guerres commerciales. « Nous avons une balance très positive avec la Chine (+ 3,1 milliards d’euros en 2024) et les États-Unis (+ 4,6 milliards d’euros en 2024), mais quelle va être notre capacité à maintenir ces courants d’échange ? », s’interroge Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inrae. Les vins et spiritueux, principal excédent de la France, sont très exposés. « Ce sont des produits de luxe dans un monde très concurrentiel, je n’imagine pas qu’on continuera de vendre toujours plus cher. »
Sur la dernière décennie, le solde commercial des vins et spiritueux avait progressé de 3,2 Md€ sur ces produits. Sans eux, la dégradation du solde français aurait été supérieure de moitié. Pour l’heure, ils tiennent bon, malgré les attaques de la Chine et des États-Unis. D’avril 2024 à avril 2025, le solde avait régressé de 9 % pour les eaux-de-vie et alcools. Les vins tenaient encore bon (+ 1,4 %, à 10,8 Md€).
À l’inverse, Vincent Chatellier « ne croit pas trop à l’invasion des produits du Mercosur, car ils ont le monde entier comme client, notamment la Chine dont la balance commerciale agroalimentaire est désormais proche de -140 milliards d’euros » (voir encadré). Mais il s’inquiète du recul du cheptel bovin, qui dégage un excédent commercial important via les produits laitiers (près de 3 milliards d’euros en 2024) : « Si nous continuons la décroissance, la balance va souffrir. Est-ce que nous saurons continuer à produire ? »
Reste la question majeure du climat et de l’eau. Elle sera déterminante dans le secteur des fruits et légumes en Espagne et au Maroc – dont la pérennité de l’accès à l’eau pose question, malgré les investissements massifs dans les technologies de désalement d’eau de mer. Elle se pose aussi en France, où l’éventuel retour des fruits et légumes nécessitera des arbitrages.
MR
Invité à intervenir au congrès de Culture viande (abattage-découpe), le 14 octobre à Paris, l’économiste de l’Inrae Vincent Chatellier a largement relativisé l’impact potentiel de l’accord UE-Mercosur sur les marchés français et européen de la viande bovine. Tout d’abord en relevant que le contingent de 99 000 t accordé (moins de 2 % de la consommation européenne) aux pays d’Amérique du sud s’étalera sur six ans. Ensuite en précisant que ces tonnages seront répartis entre les États membres de l’UE et ne sont donc pas destinés uniquement à la France (15 % de la population européenne). À titre de comparaison, la France a importé 363 000 téc en 2024, en légère baisse sur un an, selon FranceAgriMer. Dans ses prévisions à horizon 2035, la Commission européenne « ne s’attend pas à une entrée massive d’importations de viande », note encore ce spécialiste des échanges internationaux de produits agricoles. Plus largement, l’UE-27 est « la zone la plus excédentaire au monde en produits animaux », grâce aux exportations de produits laitiers et de viande porcine, a-t-il rappelé. Appelant à « redonner le moral » notamment aux étudiants et futurs éleveurs, M. Chatellier a estimé que « le problème de fond, c’est de reporter aux consommateurs le prix de la viande pour faire vivre les abatteurs et les éleveurs ».
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